Le journal · Publié le 13 octobre 2026
Histoire de la lévitation : comment la magie a fait flotter un être humain
Faire flotter une personne est sans doute le plus vieux rêve de la scène magique. En moins de deux siècles, il est passé d'un petit théâtre du Palais-Royal à un trottoir de New York, puis au milieu d'une salle de réception. Voici les grandes étapes, avec leurs sources, et sans un seul secret.

Qu'est-ce que la lévitation humaine en magie ?
En magie, la lévitation est une illusion : une personne, ou un objet, semble s'élever et flotter sans aucun soutien. Il n'y a ni pouvoir ni gravité vaincue, seulement un dispositif, une mise en scène et un angle de vue maîtrisés. On distingue la suspension, où le corps reste appuyé sur un point en apparence dérisoire, et la lévitation proprement dite, où il quitte tout appui visible. C'est l'un des effets les plus anciens et les plus réclamés du répertoire, parce qu'il parle à un rêve que tout le monde partage.
Longtemps, cette image a été présentée comme un prodige venu d'ailleurs. Une gravure publiée en 1823 dans un ouvrage de John Gantz montre déjà un brahmane de Cuddapah, en Inde, assis dans les airs. Ce décor exotique a nourri l'imaginaire des magiciens pendant tout le XIXe siècle.
1847, Paris : la suspension éthéréenne
Le 3 juillet 1845, Jean-Eugène Robert-Houdin, horloger né à Blois, ouvre ses Soirées fantastiques au Palais-Royal. Deux ans plus tard, raconte-t-il dans ses mémoires, tout Paris ne parle que de l'éther, nouvel anesthésique : il en tire la Suspension éthéréenne. Robert-Houdin fait mine d'en faire respirer à l'un de ses jeunes fils, puis l'enfant s'endort et reste suspendu dans les airs. Dans ses Confidences, il date la première représentation du 10 octobre 1849.
L'éther n'y était pour rien : le flacon était vide, et l'odeur venait d'un peu d'éther versé sur une pelle chauffée. Mais l'illusion était si convaincante que des spectateurs écrivirent pour s'inquiéter de la santé du garçon. La lévitation moderne naît là : un prétexte scientifique, une mise en scène sobre, et une mécanique invisible.
Londres, l'Egyptian Hall : Maskelyne
Fin 1873, l'Anglais John Nevil Maskelyne, horloger de formation lui aussi, s'installe avec son associé George Alfred Cooke à l'Egyptian Hall de Piccadilly. Ils y resteront plus de trente ans, jusqu'à la démolition de la salle en 1905. Parmi leurs créations, une femme flottante, que Maskelyne ne cessera d'épurer.

C'est avec lui que la lévitation devient une vraie grande illusion de théâtre : une personne s'élève au milieu de la scène, sans appui visible. On attribue d'ailleurs souvent à tort la lévitation à Robert-Houdin, alors qu'elle doit l'essentiel de sa forme scénique à Maskelyne.
Kellar, la princesse Karnac et l'affaire du secret
De l'autre côté de l'Atlantique, l'Américain Harry Kellar (1849-1922) présente la Lévitation de la princesse Karnac : sa partenaire, annoncée comme une princesse indienne, flotte au-dessus d'une scène nue. C'est l'un des numéros les plus célèbres de l'histoire de la magie.

Son origine fait débat. Selon un premier récit, Kellar serait monté brusquement sur la scène de Maskelyne pendant une représentation, le temps de voir ce qu'il voulait savoir. Selon un autre, rapporté par l'historien Jim Steinmeyer, il aurait obtenu le secret en soudoyant un technicien de Maskelyne, Paul Valadon. Ne parvenant pas à reproduire l'appareil, Kellar fit appel à un autre magicien, puis conçut une nouvelle version avec la société Otis, le fabricant d'ascenseurs.
Le Roy et Asrah : la femme qui s'efface en l'air
Au début du XXe siècle, le Belge Servais Le Roy (1865-1953), illusionniste et concepteur d'illusions, crée avec son épouse Talma la lévitation Asrah. Talma, recouverte d'un drap, s'élève dans les airs ; Le Roy tire le drap, et elle a disparu. Les sources ne s'accordent pas sur la date de la création, entre 1902 et 1914, mais le principe d'une lévitation qui se termine par une disparition a marqué toute la suite.

Thurston : la lévitation en tournée
Quand Kellar se retire, il désigne Howard Thurston comme son successeur. Thurston reprend la princesse Karnac et la promène à travers les États-Unis avec un spectacle si volumineux qu'il fallait huit wagons de chemin de fer pour le transporter. La lévitation est alors une pièce de très grande scène, réservée aux troupes capables de la porter.

1974 : la lévitation descend dans la rue
En juillet 1974, Ed Balducci décrit dans The Pallbearer's Review une lévitation impromptue, sans aucun matériel, sous le titre Impromptu Levitation. Il précise lui-même que l'inventeur est inconnu. Cette lévitation, que l'on appelle depuis la lévitation de Balducci, sera popularisée bien plus tard à la télévision, notamment par David Blaine.
Pour la première fois, la lévitation quitte le théâtre. Elle se joue à deux mètres des gens, sans décor, et c'est précisément cette proximité qui la rend si forte.
1992 : Copperfield prend son envol
Dans les années 1950, Peter Foy, insatisfait des vols d'une production de Peter Pan, met au point son propre système et fonde en 1957 la société Flying by Foy. En s'appuyant sur ce travail, l'inventeur John Gaughan crée Flying, que David Copperfield présente à partir de 1992 : le magicien vole sur scène, sans appui visible. Gaughan déposera un brevet américain sur cette technique en 1994, semble-t-il contre l'avis de Copperfield.
Le Nord de la France : Yogano, puis Spontus
En France, en 1982, au congrès de Nancy, l'inventeur Yogano remporte le grand prix Magicus avec une lévitation verticale sur tabouret. Il publie ensuite un livre de grandes illusions. En le lisant, Olivier Guernion, magicien et inventeur installé dans l'Oise, qui signe Spontus, a l'idée d'associer deux de ces illusions. Il en tire la Spontus 360, la première lévitation d'un spectateur visible tout autour du sujet. Nous racontons cette filiation en détail dans notre article « D'où vient Air360 ».

Aujourd'hui : un spectateur, au milieu du public
Le mouvement est constant depuis deux siècles : la lévitation quitte la scène lointaine pour se rapprocher des gens. Le dernier pas consiste à faire léviter non plus une assistante, mais une personne de la salle, entourée de spectateurs. C'est ce que fait Air360, la lévitation que nous construisons à Lyon, héritière directe de la Spontus 360.
Et comment ça marche ?
Vous ne le lirez pas ici. Les méthodes des lévitations de scène se transmettent entre magiciens, parfois sous accord de confidentialité, et les révéler priverait le public de ce qui fait leur valeur : ne pas savoir. Ce que l'histoire montre, en revanche, c'est que chaque génération a dû inventer une nouvelle solution, parce que le public, lui aussi, apprend.
Sources
- Robert-Houdin, Confidences et révélations : comment on devient sorcier (1868), chapitre « La suspension éthéréenne » (Gallica) : l’idée née en 1847, première représentation le 10 octobre 1849.
- Wikipédia, notice « Jean-Eugène Robert-Houdin » : Soirées fantastiques ouvertes le 3 juillet 1845 au Palais-Royal.
- Wikipedia (EN), « Jean Eugène Robert-Houdin » : la Suspension éthéréenne et le prétexte de l’éther.
- Illustrations : Library of Congress, Wikimedia Commons et affiche de Maskelyne, toutes dans le domaine public.
- BnF, Les arts du cirque, « Levitation » : gravure de John Gantz (1823), Maskelyne et Cooke à l’Egyptian Hall (1873), Peter Foy et Flying by Foy (1957), John Gaughan et Flying (1992).
- Wikipedia (EN), « John Nevil Maskelyne » : Egyptian Hall de 1873 à 1905, lévitation, accusation rapportée par Jim Steinmeyer (Hiding the Elephant) contre Kellar.
- Wikipedia (EN), « Harry Kellar » : Lévitation de la princesse Karnac, version conçue avec Otis, succession de Thurston.
- Wikipedia (EN), « Servais Le Roy » et « Levitation (illusion) » : Asrah, avec Talma (dates divergentes : 1902 et 1914).
- Wikipedia (EN), « Howard Thurston » : princesse Karnac, spectacle transporté dans huit wagons.
- Wikipedia (EN), « Balducci levitation » : description par Ed Balducci, The Pallbearer’s Review, juillet 1974, « originator unknown ».
- Wikipedia (EN), « Levitation (illusion) » : Flying de David Copperfield depuis 1992, brevet américain 5 354 238 de John Gaughan (1994).
- Yogano Magie, entretien en ligne : grand prix Magicus 1982, lévitation verticale sur tabouret.